Les 100 jours
1. Contexte précédant cet épisode
1.1 Sur l’île d’Elbe
Par le traité de Fontainebleau du 11 avril 1814, Napoléon se voyait offrir, pour son retrait du pouvoir à la tête de la France, la souveraineté viagère de l’île d’Elbe, située entre la Corse et la côte italienne. Il conservait son titre d’empereur, avec une pension annuelle de 2 millions, versée par le gouvernement français.
Son épouse, Marie-Louise, recevant pour sa part comme résidence, le duché de Parme. Elle ne rejoindra jamais Napoléon sur l’île d’Elbe, malgré ses nombreuses lettres d’invitation.
Marie-Louise, âgée de vingt-deux ans, accompagnée de son jeune fils Napoléon II (surnommé l’Aiglon par certains historiens), après un bref séjour à Blois puis à Aix-les-Bains, avec son nouvel amant le comte Neipperg, finira par rejoindre ses parents, à la cour impériale de Vienne. Elle laissera son fils à Vienne, sous la responsabilité de la cour impériale, et rejoindra seule le duché de Parme, où elle décédera le 17 décembre 1847.
Le comte Adam Albert de Neipperg, alors âgé de quarante ans en 1814, ancien officier autrichien, parlant couramment le français, a été l’instigateur principal auprès de Bernadotte pour que la Suède rejoigne la coalition anti-France de 1813. Il est l’un des espions de Metternich en 1814, missionné pour « retourner » le roi Murat contre Napoléon. Il réussira aussi cette mission, confirmée par le traité secret signé avec l’Autriche.
En août 1814, après l’abdication de Napoléon, il sera missionné par l’empereur d’Autriche pour accompagner Marie-Louise, l’épouse de Napoléon, à Aix-les-Bains, puis la distraire et lui faire oublier son époux. Il réussira tellement bien cette mission, qu’il finira par vivre avec Marie-Louise au duché de Parme et l’épouser en 1821, juste après la mort de Napoléon.
Arrivé sur l’île d’Elbe le 4 mai 1814, Napoléon sera vite rejoint par quelques généraux fidèles et sa garde personnelle de 600 grenadiers. Présenté comme le roi de l’île aux responsables de la population locale, composée d’environ 20 000 personnes, Napoléon prendra son mal en patience et s’évertuera à transformer l’île pour en faire un domaine agréable à vivre, tout en renforçant les défenses contre toute invasion.
Lui-même, sera logé aux Mulini, bâtisse un peu fruste, qui domine la « capitale » de l’île. Il fera aménager cette demeure, pour pouvoir recevoir et abriter son épouse Marie-Louise. Sa mère Letizia et sa sœur Pauline le rejoindront à partir d’août 1814.
En septembre 1814, Napoléon aura la visite de Marie Walewska, sa maîtresse polonaise et mère de son deuxième fils, Alexandre, né en 1810. Ce dernier deviendra quarante années plus tard ministre des Affaires étrangères de Napoléon III.
Napoléon, depuis son arrivée sur l’île d’Elbe, se tiendra étroitement informé des événements qui se déroulent en France, sous la nouvelle monarchie de Louis XVIII. Il suivra avec beaucoup d’attention les conflits entre le gouvernement royaliste et les militaires, mais aussi avec la paysannerie et le peuple. Il sera largement informé des tentatives, d’enlèvement ou d’assassinat le concernant, échafaudées par Talleyrand ou les royalistes.
Fin décembre 1814, Napoléon commence à songer sérieusement à un retour en France. Il lui faut attendre le bon moment, le signal en provenance du destin. Ce signal arrivera le 12 février 1815, avec l’arrivée très discrète sur l’île d’Elbe de Fleury de Chaboulon, envoyé par le fidèle Hugues-Bernard Maret, duc de Bassano et ancien chef de cabinet de Bonaparte, alors Premier Consul. Cet émissaire non officiel apportera toutes les réponses aux questions que se posait Napoléon.
Est-ce le bon moment ? Aura-t-il le soutien des armées ? Aura-t-il le soutien de la population ? Napoléon pressentait déjà la réponse affirmative à toutes ces questions, mais il lui fallait un avis extérieur et réellement au fait de la situation en France, pour les confirmer.
C’est dit, Napoléon a pris sa décision. Tel Achille avant l’épopée de Troie, Napoléon, qui se sentait investi d’une grande mission pour la France depuis sa formation d’officier du roi, à l’école militaire de Brienne, s’engage dans un avenir fort probablement tragique pour lui. Il le sait, il le ressent, mais il le doit à la France, il le doit à l’Histoire.
Il était hors de question pour lui qu’il laisse la France et son peuple retourner au néant, comme avant la Révolution de 1789. Lui qui a remporté plus de cent batailles dans toute l’Europe et qui en a perdu deux seulement.
La première, à cause du soldat « hiver » russe, pendant la Campagne de Russie et la seconde, après la sixième coalition anti-France et la Campagne de France en 1814. Il était alors à la tête de son armée de seulement 60 000 hommes, face à celle des coalisés, composée de plus de 400 000 hommes.
Se sachant continuellement espionné par le commissaire anglais Neil Campbell, Napoléon devait concilier ses préparatifs de départ hors des yeux et des oreilles de cet espion. D’autre part, informé de l’état d’avancement des travaux du congrès de Vienne, il fallait aussi profiter, si possible, de la séparation des coalisés, afin qu’ils n’aient pas le temps de se concerter pour réagir.
Or, Campbell quitta l’île d’Elbe le 16 février 1815, pour rejoindre sa maîtresse à Florence. Il devrait y séjourner durant huit jours.
Napoléon, comme à son habitude, a tout organisé en secret avec quelques fidèles. Le dimanche 26 février 1815, sera le départ de l’île d’Elbe. Après avoir « travesti » les navires qui embarqueront près de 1 000 personnes, dont sa garde de 600 hommes,
Napoléon, dans un dernier adieu à sa mère, cherchera son approbation la veille du départ. Letizia, sentant que l’heure était grave et qu’elle ne reverrait probablement plus jamais son fils, lui dit : « Oui, allez, remplissez votre destinée. » et « Vous n’êtes pas fait pour mourir dans cette île abandonnée ».
Napoléon avait préparé trois manifestes qu’il envisageait d’adresser aux troupes, dont un au peuple français. La veille du départ, après avoir informé les soldats qui l’ont accompagné sur l’île d’Elbe de sa décision de retour en France, il leur adressa la première proclamation. Dans celle-ci, il leur décrit la trahison d’Augereau et de Marmont qui ont justifié son abdication.
Pour renforcer leur motivation, Napoléon, en visant les royalistes de Louis XVIII, leur lancera « L’Aigle, de clocher en clocher, volera jusqu’aux tours de Notre-Dame » et « Reprenez ces aigles que vous aviez à Ulm, à Austerlitz, à Eylau, à Friedland, à Tudela, à Eckmühl, à Essling, à Wagram, à Smolensk, à la Moskova, à Lützen, à Wurschen, à Montmirail ! Pensez-vous que cette poignée de Français si arrogants puisse en soutenir la vue ? Ils retourneront d’où ils viennent ; et là, s’ils le veulent, ils régneront comme ils prétendent avoir régné pendant dix-neuf ans ! « .
Louis XVIII, en effet, estimait injustement qu’il était roi de France depuis la mort de son neveu Louis XVII, le 8 juin 1795.
1.2 En France
De retour de son long exil, Louis XVIII va se placer dans une situation délicate et complexe du pouvoir. Sa Charte constitutionnelle, inspirée de ce qu’il avait pu constater lors de ses sept dernières années d’exil en Angleterre, ne remettait pas complètement en question les avancées de la Révolution, du Consulat et de l’Empire.
Ce n’était pas, non plus, un franc retour à la monarchie absolue. En voulant trouver un compromis entre les « émigrés aristocratiques » et les « républicains » confirmé par les textes de sa Charte, Louis XVIII va progressivement mécontenter les uns et les autres.
N’oublions pas que la Révolution et la décapitation de son frère Louis XVI ont laissé des marques profondes, tant du côté des aristocrates que du peuple, mais aussi et surtout du côté des bourgeois. Ces derniers furent ceux qui ont le plus profité des bouleversements, depuis 1789.
D’après Dominique de Villepin, ancien Premier ministre de 2005 à 2007, dans son excellent ouvrage « Les Cent-Jours » de 2001, « un million deux cent mille personnes, issues majoritairement de la bourgeoisie et de la paysannerie, ont en effet acheté souvent à bas prix les anciens biens de la noblesse et du clergé, bouleversant de fond en comble la nature et la répartition de la propriété ».
Une grande partie des royalistes, émigrés depuis 1789, sont progressivement revenus depuis le Consulat, mais ceux-ci n’ont pas réussi à récupérer la totalité de leurs biens, vendus ou occupés par les « révolutionnaires » ou les nombreux nouveaux bourgeois.
D’autre part, la cohabitation de la nouvelle noblesse d’empire avec celle de l’ancien Régime ne put se faire sans créer des conflits et des frustrations réciproques. Ce que les historiens ont appelé « Restauration » ne se confirmait pas dans la Charte constitutionnelle du 4 juin 1814.
Elle n’était pas non plus une véritable « rénovation ». Aussi, aucun des partis politiques en présence en 1814 ne put se satisfaire de cette situation confuse. Après tout, si Louis XVIII était roi de France en 1814, il le doit en partie à la Révolution, qui avait guillotiné son frère aîné Louis XVI et qui avait laissé mourir en prison son filleul Louis XVII.
La haine et le mépris étaient contagieux, y compris hors de l’enceinte confinée et réactualisée de la Cour. Les membres de l’ancienne aristocratie avaient repris leur place, autour du monarque. Dans la presse, on vit fleurir des propos nostalgiques et vengeurs contre les régicides ou les propriétaires de biens nationaux.
Les membres de l’Église ne furent pas épargnés. Majoritairement acquis à la cause, les ecclésiastiques, persécutés par la Révolution et la République, déçus par l’Empire, conservaient avec la royauté les liens du cœur, forgés par un passé historique, allant du baptême de Clovis aux récents tourments.
Loin de tout faire, pour calmer les griefs réciproques des foules, le gouvernement royaliste organisa le 21 janvier 1815 des cérémonies expiatoires en l’honneur de Louis XVI et de Marie-Antoinette, dont les corps furent exhumés et transportés à la basilique de Saint-Denis.
L’armée ne sera pas épargnée par Louis XVIII. Le 12 mai 1814, soit six semaines après son retour d’exil, le roi, par une ordonnance, réduit de moitié le nombre des militaires. Parmi les quelque deux cent mille remerciés, 12 000 officiers qui recevront « pour compensation » la moitié de leur solde. Ceux-ci seront les plus enclins à espérer le retour de Napoléon.
Toujours par ignorance ou par provocation, Louis XVIII confirma la nomination en avril 1814 du général Pierre Dupont de l’Étang comme ministre de la Guerre. Ce général s’était déshonoré en capitulant à la bataille de Bailén, le 23 juillet 1808, en Espagne.
Confronté à un simulacre d’armée de 40 000 volontaires espagnols, Dupont de l’Étang, général de l’armée de Napoléon en Espagne, se rendit sans combat. Il était pourtant à la tête de 20 000 soldats français très expérimentés. Les 20 000 soldats français furent déportés à Cadix, où ils mourront tous de faim ou de maltraitance.
Le comte d’Artois, frère cadet de Louis XVIII et futur Charles X, accompagné de Dupont de l’Étang, distribua plus de cinq mille Légion d’honneur en quelques mois. Déjà à cette époque, ces attributions furent, le plus souvent pour des motifs futiles et de préférence à des contre-révolutionnaires, des aristocrates ou des bourgeois.
Cette action délibérée du gouvernement royaliste avait pour objectif d’affaiblir le symbole de récompense nationale au mérite, représenté par la Légion d’honneur, créée par Napoléon Bonaparte.
À partir de cette époque, la Légion d’honneur sera souvent attribuée par les gouvernements suivants, dans un esprit de caste et d’entre-soi, plus que par mérite suite à un sacrifice national. Des exemples nombreux seront répertoriés, y compris au 21e siècle, où cette médaille fut parfois octroyée à des personnes qui avaient trahi leur devoir envers la nation.
Louis XVIII et son gouvernement, guidés par la haine de l’Empire, remplaceront progressivement les membres de l’armée, presque tous issus de l’ancienne grande Armée, par des mercenaires suisses ou allemands. Ces derniers seront volontairement bien vêtus, bien équipés et nettement mieux payés.
Ce qui aura pour conséquence, une augmentation sensible des rébellions dans les casernements et dans la population.
Chaque jour, la Restauration gâcha un peu plus ses chances en attisant toutes les haines, partout et en permanence. Concernant Napoléon, le gouvernement royal ne respectera pas le traité de Fontainebleau, en refusant de verser les indemnités prévues et en mettant en place une étroite surveillance de l’île d’Elbe.
L’objectif des royalistes était de tout faire pour réduire Napoléon à l’impuissance, y compris sur cette petite île. Louis XVIII enverra sur l’île d’Elbe quelques-uns de ses espions, comme Louis Guérin de Bruslart, en vue de tenter soit un enlèvement, soit l’assassinat de Napoléon. La tentative de vengeance du gouvernement royaliste n’aura aucune limite.
En septembre 1814, le ministre Talleyrand fut envoyé au congrès de Vienne pour représenter la France. Ce congrès, qui débuta le 16 septembre 1814 et se termina le 9 juin 1815, avait pour but de clarifier les frontières de la France et les dommages de guerre, suite à l’abdication de Napoléon, en avril 1814.
Pendant les séances de travail, la majorité des responsables des coalisés anti-France, poussés par Talleyrand, souhaitait une déportation de Napoléon sur une île plus éloignée que l’île d’Elbe.
Plusieurs propositions seront faites, pour justifier une surveillance plus aisée et surtout limiter ses possibilités de retour en France. Talleyrand ne sera pas présent en France, alors que Napoléon Bonaparte y accostera le 1er mars 1815, à Golfe-Juan.
2. L’envol de l’aigle
La traversée de la Méditerranée par la flottille composée de sept navires était particulièrement périlleuse, car les navires anglais étaient nombreux dans les environs. Les navires se regroupèrent à l’approche des côtes françaises. Ils arrivèrent sans encombre le 1er mars 1815, à Golfe-Juan (entre Cannes et Antibes) où la flottille va mouiller.
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